Il s’agit ici de la publication de l’entrevue de Guénaël Revel sur les vins effervescents de Limoux, donnée à Pierre Tison, en 2013, suite à une tournée d’études et de dégustation dans l’Aude.

 




Pierre Tison : Je vous
ai vu passionné, enjoué et très concentré durant cette semaine passée dans l’Aude?

  

Guénaël Revel : Oui bien
sûr, mais pas plus que d’habitude. J’étais impatient d’y être comme très
souvent lorsque je pars à la rencontre d’une appellation qui fait des bulles.
Je veux me poser comme ambassadeur de cette appellation le temps d’un cahier
pour mon ouvrage. Mon but est de défendre cette appellation tout en observant
ses faiblesses et ses qualités.

  

P.T : Comment perceviez-vous l’appellation avant d’y
passer la semaine ?

 

Limoux se décline sur
plusieurs appellations tranquilles et effervescentes. C’est à la fois un atout
et un handicap. L’handicap toucherait plutôt le consommateur, car il a tendance
à se perdre face au nom décliné en plusieurs catégories. L’atout toucherait
plutôt le vigneron s’il sait intelligemment vendre cette richesse qui le
distingue des autres appellations françaises.

Ce qui m’intriguait avant
cette semaine, c’est que les vins mousseux de Limoux ont perdu en 30 ans leur
notoriété, leur rang, au profit des autres vins effervescents français et
européens.

  

P.T : Que voulez-vous dire ?

  

G. R : La Blanquette était le premier
vin mousseux vendu en Europe dans les années 1970, voire 1980, après le
champagne. Elle doit être aujourd’hui parmi les derniers. Sa production n’a pas
progressé ou à peine, pendant que le Cava a doublé son volume, le Prosecco l’a
triplé et la majorité des crémants ont pris sa place. Quand on n’achetait pas
de champagne, on achetait de la Blanquette. On connaissait le nom, on savait ce
à quoi il se rapportait. Aujourd’hui, la Blanquette est dévalorisée. Le crémant
de Limoux a été créé pour y pallier, assez tardivement d’ailleurs, soit 15 ans
après les autres crémants de France, en 1990.

  

P.T : Vous semblez presque fâché en le
constatant ?

  

G.R : Bien sûr, parce que Limoux c’est
l’appellation des bulles par excellence ! Une magnifique appellation qui a
tous les arguments de production et surtout de marketing pour se valoriser sur
les marchés. On est dans un monde où l’image compte plus que tout et Limoux
semble encore chercher la sienne. C’est dur ce que je vais dire, mais c’est
comme-ci elle avait perdu son identité alors que c’est elle qui en a le plus de
tous les mousseux dans le monde ! Limoux, c’est un peu le maître qui
s’est fait dépasser par ses élèves. Aujourd’hui, il est en manque de
reconnaissance.

  

P.T : Vous avez eu des réponses ?

  

G.R : J’ai posé des questions, toujours
les mêmes, et les réponses ont été différentes selon les vignerons. C’est
justement cela qui m’a permis de constater l’état actuel de Limoux. Il n’y a
pas de cohésion. Les objectifs ne sont pas les mêmes pour tout le monde et
l’argument de la crise économique est récurrent, cependant, on contourne un
gros problème.    

P.T : Et quel est ce problème ?

  

G.R : La guerre de clocher. On préfère
vitupérer et médire plutôt que de communiquer. Ce qui n’apporte aucune
construction solide. On pense que c’est mieux chez le voisin, proche ou étranger,
qui disposerait de règles plus souples pour mieux réussir, au lieu de se
préoccuper de son propre jardin. Le jardin, c’est le vignoble tout entier de
Limoux, il s’est construit en 400 ans, il a une vraie identité, il est composé
de centaines de parcelles. Mais au lieu de présenter le jardin dans son
ensemble, les vignerons préfèrent présenter leur parcelle.

  

P.T : Le problème est donc
l’individualisme ?

  

G.R : C’est la maladie du siècle. Limoux
a toutes les cartes en main, mais elle ne sait pas comment les jouer. Les
analyses du problème sont claires et assumées par tous les vignerons, leurs
avis ne divergent pas tant que cela. Des solutions sont exposées, cependant,
j’ai eu l’impression que tout était statique. Il n’y a pas de solidarité.

  

P.T : N’est-ce pas partout ainsi dans
toutes les régions où l’on élabore du vin ?

  

G.R : Peut-être, sauf que Limoux est
minuscule sur l’échiquier. Ce serait donc plus facile pour elle de s’en sortir.
Je n’ai pas la prétention d’apporter de solution, mais comme je voyage beaucoup
dans le monde au sein des appellations qui font des bulles, je peux les
comparer et constater celles qui s’en tirent mieux. Il me semble que le modèle
champenois n’est pas mauvais, il a aussi des soucis, mais c’est en tous cas
celui qui réussi le mieux en la matière aujourd’hui. D’un côté le négoce, de
l’autre les récoltants avec des règles strictes sur les tâches de chacun. Liés
l’un à l’autre, ils sont obligés de croître ensemble ou de tomber ensemble. À
Limoux, il y a des nouveaux acteurs depuis 2010, c’est encourageant, j’espère
qu’ils vont apporter et partager leur dynamisme.

  

P.T : Elle me semble paternaliste votre
analyse?

  

G.R : Les AOC françaises ont été
créées pour révéler, défendre et vendre un terroir. À cause de la mondialisation,
certaines se sont fourvoyées, ont oublié leur identité pour des impératifs
économiques. Et en ce qui concerne Limoux, il y a un fait : sur 20 ans, la
qualité des vins s’est plutôt améliorée sans déroger à l’appellation, en
renforçant donc l’identité et cependant, le tarif de vente n’a pas bougé !
C’est incompréhensible ! C’est ça qui me fâche ! Je teste des
mousseux italiens, australiens, allemands, américains, argentins ou anglais qui
n’arrivent pas forcément à la hauteur d’une Blanquette ou d’un crémant de
Limoux, mais ils s’affichent à 15 euros, voire bien plus, pendant que la quille
de Limoux se vend en moyenne 7 euros ! Même les mousseux du Québec
s’affiche à 25 $ ! La valorisation d’un produit passe aussi par son prix
de vente. Limoux ne l’a pas compris.

Un autre fait ? À
Limoux comme ailleurs, il y a le système coopératif d’un côté et le vigneron
qui élabore et vend son vin de l’autre côté. Dans les faits, c’est un peu
Goliath et David. Il y a des tensions, elles pourraient s’estomper si tout le
monde comprenait qu’il faut tirer partis des forces de chacun et se les
partager. Limoux doit comprendre que la richesse de l’appellation, c’est sa
diversité, qu’il y a des vins différents, des signatures différentes pour le
plus grand plaisir du consommateur à qui on offre un choix. Quand le choix
n’existe plus, le consommateur se détourne vers une autre appellation de
bulles. À Limoux, tout le monde pense que le rival c’est son voisin, alors que
le rival, il est à l’extérieur de l’appellation et depuis 15 ans, il est à
l’extérieur de la France, en Vénétie, en Allemagne et en Catalogne.

Et puis il y a la
perception de la vigne qui, en Languedoc, à cause de son histoire, est
davantage nourricière que culturelle. La coopération languedocienne a créé des
viticulteurs plutôt que des vignerons. On vend son raisin pour survivre, sans
véritablement se soucier de ce qu’il va devenir. C’est un constat désolant et
en même temps, je suis bien conscient que si le système coopératif s’écroule,
c’est toute la région qui s’écroule.

  

PT : Et les vignerons qui déclassent
leurs vins?    

GR: C’est toujours le même
débat quand les choses vont mal dans l’univers viticole européen. On nivelle
par le bas. C’est un leurre de penser que de sortir d’une appellation, c’est à
dire procéder à un déclassement, ouvre la porte à la liberté, à des facilités
et à des résultats plus convaincants. L’Italie l’a démontré. Je ne crois pas
qu’une IGP effervescente dans la région améliorerait les ventes et la qualité
des vins. Il y a toujours des exceptions, il y en a qu’une seule selon moi à
Limoux qui fait des VMQ intéressantes, toutefois, en règle générale, niveler à
travers la facilité fait long feu.

 

P.T : Votre tableau est terne
finalement ?

  

G.R : Ah non, absolument pas ! Parce
que la qualité est là. S’il y a bien une appellation de bulles qui m’a le plus
subjugué dernièrement, c’est bien Limoux. J’ai été très étonné par le potentiel
de garde de la blanquette de Limoux. Je ne pensais pas que le mauzac pouvait se
comporter ainsi au niveau de son endurance. J’ai goûté des blanquettes des
années 1970 ou 1980 exceptionnelles. Et les crémants sont bons, voire
excellents, tout en se montrant plus comparables aux crémants des autres
régions parce qu’ils ont le chardonnay en commun. Quant à la méthode ancestrale,
même si elle est toujours délicate à élaborer, elle est nécessaire parce que
c’est elle qui peut éduquer la jeunesse et son palais sucré, au vin sec et
effervescent. Limoux est fondamentalement bien enracinée, c’est formellement
qu’elle se montre fragile. Ce n’est pas la nature qui est en cause dans les
soucis de l’appellation, c’est l’homme. Comme on dit au Québec, c’est un
problème d’hommerie !

 

P.T : Pour finir, comment voyez-vous
l’avenir de Limoux ?

  

G.R : Elle est là depuis quatre
siècles. J’exagère, depuis 1938. Elle a en tous cas su construire son histoire
sur une création du XVI siècle. Aucune autre appellation ne peut le faire,
c’est déjà un atout. Il faut mieux le vendre. Elle traverse une crise, c’est le
lot de toutes les appellations. Celles qui s’en sont relevées sont devenues
plus solides. Limoux doit avoir confiance en elle, être solidaire, prendre aussi
conscience des nouveaux outils de l’information, se tourner vers le monde.
Selon moi, cela passe par une revalorisation financière d’elle-même depuis le
prix du raisin à vendre jusqu’à celui du flacon chez le caviste. La Champagne,
le Franciacorta ou le Trento, et même le Prosecco, le font périodiquement, sans
complexe ; ça ne les entraîne pas dans le mur. Au contraire.

     

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