Rares sont les noms propres qui sont passés dans l’univers des noms communs pour désigner leur fonction initiale. On peut penser à frigidaire, à kleenex, à vespa, à pyrex, à tupperware et à quelques autres… Dans l’univers du vin, champagne est devenu le terme qui désigne un mousseux, même si le vin n’est pas un vrai champagne, c’est à dire un vin issu de la méthode traditionnelle, provenant de la Champagne viticole. Alors que celle-ci a mis deux siècles pour récolter cette rançon du succès, la Vénétie et le prosecco l’ont obtenue en à peine 20 ans ! Le terme prosecco est, en effet, utilisé aujourd’hui pour désigner des vins effervescents élaborés selon la méthode de la cuve close, ailleurs que dans l’Europe communautaire, comme en Asie ou en Océanie. En général, les pays usurpateurs ne respectent pas non plus l’essence du vin marnais. 20 années seulement pour voir le prosecco conquérir le monde et devenir un phénomène « viti-culturel ».

L’avaient-ils
calculé ? 
Les acteurs de la filière viticole vénitienne avaient-ils
programmé ce succès lorsque dans les années 1990, ils décidèrent d’édifier
leurs bulles locales, surtout consommées dans leur région, donc vaguement
reconnues à l’extérieur, en un vin blanc effervescent facile à élaborer, facile
à commercialiser, facile à boire et surtout, internationalement plaisant ? 
Non, évidemment
non. 
Du moins pas
autant, puisque lorsqu’on analyse les chiffres et même si on peut les faire
parler comme on veut, un seul mot les résume : édifiant ! 
Le prosecco est une
DOC depuis 1969, toutefois, sa reconnaissance populaire en tant que vin
mousseux est apparue dans les années 1990 suite à une décision de ses instances
de mettre en place une politique commerciale liée à l’image de la dolce vita.
Et ce n’est pas aux Italiens qu’on allait donner des leçons en la
matière ! Le démarrage fut lent pour devenir exponentiel dans les années
2000. 
Rappelez-vous, le monde entier devait fêter au champagne l’arrivée du
troisième millénaire, or il a fêté aux bulles, le monde ; aux bulles du
monde entier, car le champagne n’a plus suffi. 
Seuls les nantis fêtent au
champagne. Mais sur une planète en crise qui combat son angoisse à travers
l’exutoire de l’effervescence, il faut des bulles accessibles. Le prosecco est
devenu ainsi, l’ambassadeur du « Pop » facile.

  

Quel est son secret
? Pourquoi plaît-il à ce point ? Parce qu’il est abordable ? Parce
qu’une bouteille ne coûte que 7 euros en moyenne de l’autre côté de l’océan et
18 $ ici ?

Sans aucun doute. 

« Ce n’est
même pas bon. » entends-je souvent d’amateurs de vin éclairés, dédaigneux. 
Peut-être, mais
c’est une histoire de goût ; donc un argument de mépris pour les millions
de consommateurs. 

« Ce vin n’a
aucune histoire. » me dit-on.

Et alors ? On
s’en fiche complètement de son histoire, certes banale, lorsqu’on est en boîte de nuit,
sur la plage ou sur une terrasse à le siroter en cocktail. 

« Il a
toujours le même goût. » Un point. Je l’admets. Ce serait hypocrite de ma
part d’étaler la grande diversité des saveurs du prosecco, car en effet, elle
n’existe pas. 
Et il est justement
là le secret du prosecco : dans son homogénéité aromatique, dans sa
fiabilité de comportement ! Que vous soyez à
Berlin, à Montréal, à Chicago ou à Athènes, vous êtes certain d’obtenir le goût
que vous recherchez quand vous commandez un prosecco.

Fleur, poire, pomme
et salade de fruits blancs sont les parfums classiques que vous retrouverez
tout le temps, quelle que soit la marque. 
Et si vous le commandez
en cocktail, c’est parce que vous savez que ses fines bulles qui construisent
une texture tendre, s’adaptent au mieux aux alcools et aux sirops mélangés, le
juste temps nécessaire pour le consommer. 
Alors, ne me lancez
pas l’argument du manque de persistance de son effervescence parce que oui, je
le sais ; oui, le prosecco n’est plus un vin mousseux après 20 minutes
dans un verre. 
Elle est également là sa victoire: dans cette éphémère
effervescence qui fait qu’on en demande un deuxième, puis un troisième
verre !    
Le prosecco n’aura
jamais les notes maliques, les notes de levures, de beurre ou de pâtisseries
qu’on est en droit d’attendre d’un champagne, d’un crémant ou d’un cava. 
Il n’a
pas été élaboré dans ce but. 
Sa construction ne lui permet même pas de les
avoir. Le prosecco n’est pas construit par le temps et ce n’est pas non plus un
vin de garde.

Il est comme un vin
nouveau effervescent. C’est même le seul
vin mousseux qu’il est préférable de boire jeune, de boire immédiatement. 

Il
est aussi là son succès : dans la maîtrise d’une méthode d’élaboration
devenue facile, parce que seulement technologique. L’auto-clave est devenue
l’expertise des vénitiens et une part de cette prospérité est aussi dans le
fait qu’ils assument cette façon de construire des bulles. Alors que le
champenois ou le catalan reste tributaire de facteurs naturels, parfois
incontrôlables malgré les connaissances précises de la méthode traditionnelle,
le vénitien suit simplement un mode d’emploi physico-chimique dès que son vin
est en cuve, à l’abri d’éventuels soucis naturels.

  

« Ce vin n’a
pas d’avenir! » ai-je entendu dernièrement. 
Une réflexion presque
philosophique sur la pérennité d’une appellation vinique dont le débat serait
intéressant, toutefois pour l’heure, le prosecco est entrain de séduire les
milléniaux à travers la mixologie. 
N’est-ce
pas la preuve d’une adaptation ? 
Depuis une dizaine
d’années, les cocktails sont devenus les rois du 5 à 7 et des soirées
festives ; les mixologues entrent en scène derrière leur zinc et
deviennent les pourvoyeurs des eaux-de-vie blanches ou ambrées, mélangées aux
fines bulles de Trévise qui scintillent dans les flûtes. 
Même l’empereur
champagne et ses marques qui flirtent avec les paillettes nocturnes ont du mal
à suivre la tendance ou à prendre la place d’un prosecco à la silhouette
blanche ou dorée, dans un seau glacé. Le contenu n’est pas le même, certes,
mais le contenant est aussi attirant, aussi rutilant, aussi bling bling… 

On
se fiche du terroir sur une piste de danse ou accoudé dans un bar dont les
décibels couvrent les paroles. 
 « Donne-moi un
Spritz. » dit la voix à peine sortie de l’adolescence ; 
« Je
vais essayer un Bellini. » dit la voix devenue posée ; 
« Quel
est le cocktail du jour ? » dit la voix habituée. 
« Il y a du
prosecco dedans ? Je vais prendre ça. » dit la voix conquise. 

Le mot est lâché,
le prosecco sonne, le prosecco chante, il rime avec écho. Il est partout ;
dans tous les bars, dans les avions, dans les paquebots, sur toutes les cartes
de vins, proposé au verre, en cocktail, à midi, à minuit, même à l’heure du thé
en Angleterre ! Forcément, il agace.    

Je m’intéresse au
monde des bulles depuis plus de 20 ans et j’ai compris qu’il devenait un
phénomène au début des années 2010, au cours de périples européens où je devais
sauter d’un aéroport à un autre : les publicités qui autrefois vantaient une
marque de champagne, de façon périodique, c’est-à-dire seulement avant les
fêtes de fin d’année, étaient désormais consacrées, à l’année longue, au
mousseux vénitien. 

Bref, le prosecco prenait déjà toute la place. 

60 % d’augmentation
des ventes de Prosecco en France en un an ! En France ! 
Le pays
viticole le plus conservateur, le plus chauvin et sans doute le plus
réfractaire au vin de son voisin transalpin !

  

« On n’arrive
même pas à l’expliquer » de me signifier Luca Gavi, directeur du Consorzio
di tutella della DOC Prosecco. 
« Aucune stratégie commerciale n’a été
pensée pour la France, nous sommes les premiers surpris. Les ventes de prosecco
augmentent toutes seules dans le pays qui élabore le plus gros volume de vins
effervescents, majoritairement en méthode traditionnelle. Le même phénomène
arrive au Mexique, en Grèce, en Pologne et en Ukraine. Nous avons doublé la
production de prosecco DOC en 5 ans, nous sommes passés de 195 millions de
bouteilles en 2012 à 410 millions de bouteilles aujourd’hui. »

  

Aucune autre
appellation dans le monde n’a connu un tel phénomène. Où donc est le danger
pour le prosecco ? Les succès rapides sont souvent des feux de paille. L’industrie le sait. 
Les consorzi le savent. 
Le vignoble flambe, les raisins
coûtent chers aujourd’hui autour de Trévise. Le paysan est conscient que les
billes jaunes de son jardin sont convoitées. Parce que le système est le même
qu’en Champagne : des récoltants d’un bord, des marchands de
l’autre ; des surfaces qui s’étendent, des rendements qu’on pousse et des
tarifs au kilo qui s’envolent. La spéculation guette. 

Attention donc au miroir
aux alouettes, aux bulles qui font tourner la tête. 
Il est là le succès pérenne
du prosecco, il n’est plus dans la gestion d’une technologie, il est désormais
dans la transmission et la gestion d’un mode économique, car il nourrit une
région déjà rassasiée qui doit aujourd’hui faire attention à l’indigestion.

 

 

Suivez-moi sur Facebook

C’est ici