Si le Cahors est bien connu des amateurs de vin grâce, notamment, à une histoire viticole qui remonte à la Gaule romaine, il faut savoir qu’il n’a reçu son AOC qu’en 1971, bien des années après d’autres appellations françaises prestigieuses. Toutefois, cet adoubement sera aussitôt mis à profit et jusqu’en 2001, Cahors connaîtra ses trente glorieuses avant d’entrer dans une crise identitaire et politique qui va durer une décennie.

La traversée du désert

  

Pour mieux
comprendre et expliquer l’éclipse cadurcienne, quelques chiffres sont
nécessaires. À l’aube du troisième millénaire, l’appellation Cahors produit
presque 250 000 hectolitres de vin issus de 4 494 hectares. Son cours de vin
vendu en vrac frôle les 130 euros l’hectolitre ; une situation dorée que
tous les acteurs de la profession vont laisser s’altérer à cause,
essentiellement, d’une crise de positionnement. En vendant majoritairement du
vrac et en s’endormant sur ses lauriers, Cahors oublie la notion de terroir et
son cépage emblématique, le malbec.
  

 
 
À l’autre bout du
monde, pendant ce temps, l’Argentine viticole se dévoile au monde avec ce
dernier. Au-delà des coûts et des rendements de production différents, les
wines-gauchos vont surtout mettre en place une politique de marketing qui va
séduire le monde entier.

« Ah le
malbec, j’adore le vin rouge d’Argentine. » entend t-on alors dans les
salons internationaux. Un pied de nez qui ne freine même pas les querelles
gauloises du Lot.

 

   

On est en 2002 et
Cahors s’enfonce : les membres de son syndicat se détournent d’un projet
de hiérarchisation de son terroir, Alain-Dominique Perrin, propriétaire du
Château Lagrézette depuis 1980, jette l’éponge et démissionne de la présidence
de l’UIVC (Union Interprofessionnelle du Vin de Cahors). Un deuxième syndicat
voit le jour, un deuxième arbre qui vient cacher la forêt : le cours du
vrac va chuter de moitié (64 euros l’hectolitre) pendant que les stocks vont
s’accumuler dans les chais. On est en 2006, Cahors broie du noir et s’affole, pendant
que Mendoza le presse et rigole.

 

   

La lumière du bout
du tunnel s’appelle Robert Tinlot. Ex-directeur de l’Office International de la
Vigne et du Vin, il réussit son contrat de médiateur en atténuant les querelles
de clocher, en proposant un projet collectif et en suggérant la nomination d’un
directeur marketing chargé de promouvoir le Cahors à l’international. Un plan
d’action basé sur une stratégie marketing est proposé à l’automne 2006 aux
vignerons : créer une nouvelle image de marque, repositionner la gamme des
vins, conquérir de nouveaux marchés ; la trilogie d’une solide identité.

 

 

« Le terroir, le malbec et le noir ».

 

  

Méconnue en dehors
de la France et noyée dans une diversité vinicole qui s’est accrue au cours des
années 1990 sur les grands marchés mondiaux, Cahors ne peut lutter d’un point
de vue budgétaire, elle va donc relever le défi grâce à deux atouts. Le premier
est naturel : le malbec est son cépage, elle en est la capitale
historique, elle doit en être la première ambassadrice. Le second est
tactique : elle profitera de la tendance au malbec, instaurée par les Argentins,
pour surfer sur leur vague et la partager.

 

  

Les journées
internationales du Malbec sont créées par l’UIVC au printemps 2008 après qu’une
délégation de vignerons cadurciens soit allée séduire des confrères argentins
en octobre 2007 à Lujan de Cuyo. Le succès, certes politique, est tel, que dès
cette première édition, des projets de coopération voient le jour entre les
deux régions viticoles. En trois années, les Lotois se réapproprient l’image
d’un malbec aussi accessible qu’authentique et sont invités au World Malbec Day
qu’organise Wines of Argentina.

    

La presse
internationale ne boude pas les opérations, le pavillon Cahors Malbec drapé de
noir devient une enseigne reconnue dans les principaux salons commerciaux, on
parle de malbec connexion et, le plus important tout de même, les chiffres sont
à la hausse. De 2011 à 2015, les ventes à l’export croissent, confirmant la
pertinence de la mise en place de trois styles de Cahors pour mieux guider le
consommateur.

 

  

Un concerto en trois mouvements

 

  

Lourd et râpeux,
c’est l’image que le Cahors sombre et opaque a eu pendant des décennies, voire
des siècles. Les Anglais l’on adoubé à la Renaissance, il a été un exhausteur
de matière pour les bordelais fluets, puis il a régalé les amateurs de vins
costauds et colorés de la Russie tsarine et de l’Europe rhénane et scandinave
avant que le phylloxéra ne le frappe. Si l’on peut parler de l’âge d’or du
Cahors de 1972 à 2002, on remarque que c’est aussi la période où la plupart des
grandes appellations européennes ont amorcé un virage mercatique moderne parce
que la concurrence est arrivée des Amériques et d’Océanie. Face à cette
dernière, Cahors s’est réveillé tardivement et migraineux, nous l’avons vu. La
musique facile à intégrer qu’il avait composée avait simplement été mal
conduite.

 

  

Rond et structuré,
puissant et gourmand, intense et complexe ; trois mouvements d’un concerto
vinique qu’il faut réapprendre dès aujourd’hui parce qu’une symphonie de
hiérarchisation est à la veille de se mettre en place à Cahors. Et lorsqu’on
parle de symphonie, les instruments deviennent plus savants:  
Rond et structuré, c’est du malbec à 75
% sans élevage qu’on pourra conserver sur les clayettes durant trois ans. 
Puissant et gourmand, c’est une sélection de malbec d’au moins 85 %, élevé
douze mois en fût qu’on pourra garder cinq à dix ans chez soi. 
Intense et
complexe
, c’est la quintessence ; c’est un 100 % malbec parcellaire qui a
visité la futaille pendant vingt-quatre mois et qu’on laissera dormir au moins
quinze avant de s’en délecter.

Aussi, à l’image
des méandres du Lot qui parcourent et influencent le vignoble de Cahors, le vin
qui en découle présente une complexité géologique qui s’apparente à la notion
de cru. On parle donc des Cahors de causse et des Cahors de la vallée. Bordant
le Lot, ces derniers sont issus de trois niveaux de terrasses alluvionnaires,
tandis que les premiers sont issus de plateaux essentiellement calcaires. Les
coteaux qui les séparent ont aussi leur personnalité grâce à des grèzes et des
éboulis calcaires qui influenceront la vigne.    
Enfin, comme le vin
c’est aussi une histoire d’hommes, on se doit d’aborder le sujet, souvent
délicat dans le secteur primaire, de la transmission du patrimoine entre
générations. Cahors n’a pas échappé au piège, l’appellation a connu des
dossiers complexes dans les années 1990 où le travail en famille ne fut pas
forcément serein. L’apport de nouvelles technologies de vinification et
d’élevage n’a pas toujours rencontré une oreille paternelle attentive et approuvée,
frustrant l’énergie et l’ambition de la descendance… 
À l’heure du net et des
réseaux sociaux omnipotents, les mentalités ont bien changé, influençant
l’esprit du vin. On expérimente davantage à la vigne comme au chai, la
condescendance ayant fait place à la bienveillance pour le meilleur de l’avenir
commun.

 

  

Cahors a fini par s’installer dans le troisième millénaire, certes plus tardivement que d’autres
appellations ; l’avenir nous dira si elle l’a fait astucieusement, son
actualité confirme dans tous les cas qu’elle le fait judicieusement.

 

 

 

 

 

Suivez-moi sur Facebook

C’est ici